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Monday, November 17, 2014

Jacques Brel, le troubadour à fleur de peau (2) : La difficulté d’être « Brelge »


(La difficulté d'être Brelge : l'expression est d'Olivier Todd.)

Toute la polémique entre Jacques Brel et le néerlandais (la langue) et les Flamands relève de quelque chose d’incompréhensible car bourrée de parti-pris, de malentendus et de contradictions.
Mais commençons par un petit rappel géopolitique : La Belgique (le royaume de Belgique) couvre une superficie de 30 528 km2 avec une population de plus de onze millions d'habitants.


Située à mi-chemin entre l'Europe germanique et romane, la Belgique abrite principalement deux groupes linguistiques : les néerlandophones, membres de la communauté flamande (qui constitue 59% de la population et qui occupe la Flandre, au Nord, face à la Hollande), et les francophones, membres de la communauté wallonne (qui représente 41% des belges et qui occupe la Wallonie au Sud, jouxtant la France).
La région de Bruxelles-Capitale, officiellement bilingue, est une enclave majoritairement francophone dans la Région flamande.
De plus, il y a également un petit groupe de germanophones, qui est officiellement reconnu, situé dans l'est de la Wallonie.
 La diversité linguistique de la Belgique et ses conflits politiques connexes sont reflétés dans son histoire politique et son système de gouvernement complexe.
(http://fr.wikipedia.org/wiki/Belgique)

Jacques Brel, Flamand malgré lui
Né d’un père issu d'une famille flamande conservatrice devenue francophone et d’une mère bruxelloise, Brel se présente volontiers comme un chanteur flamand de langue française, ou encore Bruxellois de souche flamande.
Il se reconnait Flamand, aime son pays (la Flandre) mais déteste la langue (le flamand) et les gens (les Flamands). Pourquoi toutes ces contradictions ?

Tout semble avoir commencé en 1959 avec la chanson Les Flamandes (cf 1ère partie), où Brel s’attaque principalement à l’Eglise belge qu’il considère comme un ensemble de conventions et traditions, d’hypocrisie, de bigoterie, mais les Flamands de Belgique se sentent au cœur de la raillerie et l’opposition commence.

Avec Marieke (1961), il écrit une belle chanson d’amour avec pour héroïne, Marieke, une Flamande et sous des cieux flamands (Bruges, Gand) et avec, de surcroît, un refrain en néerlandais :
Ay Marieke, Marieke, je t'aimais tant
Entre les tours de Bruges et Gand
Ay Marieke, Marieke, il y a longtemps
Entre les tours de Bruges et Gand
        Zonder liefde, warme liefde
        Waait de wind, de stomme wind
        Zonder liefde, warme liefde
        Weent de zee, de grijze zee
        Zonder liefde, warme liefde
        Lijdt het licht, het donk're licht
        En schuurt het zand over mijn land
        Mijn platte land, mijn Vlaanderland…

Il l’a également chantée entièrement en flamand mais les Flamands ne lâchent pas, lui reprochant même un accent plutôt hollandais.

Il enchaine l’année suivante avec un merveilleux hymne à son pays : Le plat pays
https://www.youtube.com/watch?v=-5-N4Dbok34

 (Texte intégral à lire dans Le plat pays / Miền đất bằng


Pourtant ce cri d’amour à la Flandre est loin d’apaiser les rancœurs des Flamands qui n’acceptent même pas ce qu’ils considèrent comme une amende honorable de la part de Jacques Brel.

Le fossé entre les deux parties se creuse et resurgit en 1967 avec la chanson La la la :
    … J'habiterai
   Une quelconque Belgique
   Qui m'insult'ra
   Tout autant que maint'nant
   Quand je lui chanterait
   Vive la république
   Vive les Belgiens
   Merde pour les flamingants
(**)…
(La la la, 1967)
(**) : le terme flamingant (connotation péjorative) désigne, à partir de 1721, une personne qui défend la culture flamande et s'oppose à l'influence de la France et du français en Belgique.

Jusqu’au point où, dix ans après avoir quitté la scène, il s’acharne encore et crache encore son venin, depuis le bout du monde (dans les iles Marquises) dans la chanson Les F. , sous-titrée « Les Flamingants, chanson comique » où il fustige les F. dans chaque phrase, dans chaque mot :
 Messieurs les Flamingants
J'ai deux mots à vous rire
Il y a trop longtemps
Que vous me faites frire
À vous souffler dans le cul…
… Messieurs les Flamingants
Je vous emmerde…
…Vous salissez la Flandre
Mais la Flandre vous juge…
Et je vous interdis
D'obliger nos enfants
Qui ne vous ont rien fait
À aboyer flamand…
… Je chante persiste et signe :
Je m'appelle Jacques Brel.

Tout a été dit et chanté et la haine de Brel pour les flamingants est consommée.

La déchirure identitaire
« Je suis d’origine flandrienne » affirme t-il. Mais la phrase en elle-même est ambigüe. « Flandrien » est relatif à la Flandre alors que « Flamand » se rapporte à une communauté et d’ailleurs, il n’est que « d’origine » flandrienne, de la même manière qu’il ne se déclare que de « souche » flamande.
Il se dit Flamand : « Je me sens d'ailleurs plus Flamand que Belge. La Belgique est une notion géographique ».
Mais il fait volontiers l’amalgame entre Flamands et Flamingants.

En tout cas, il n’aime pas la langue flamande : « Le néerlandais n’est pas une langue, mais un rhume. » D’ailleurs, il a refusé que ses filles apprennent cette langue.
En veut-il à son père d’être Flamand et francophone ? En fait son père, Romain Brel, est né à Zandvoorde, un village proche de la frontière française et Hilaire Brel, cousin germain de Romain et bourgmestre du village était un Fransquillon (***) notoire. Les Brel y avaient la réputation de ne pas aimer « aboyer flamand ». Il y a quand même de quoi se poser des questions.
(***) Fransquillon = Flamand qui collabore avec les Francophones.

Tout Francophone qu’il est, il ne se sent pas pour autant Wallon. En 1963, il écrit Il neige sur Liège, chanson qui se veut l’équivalent de Le plat pays mais qui n’en a que la platitude.
Il ne se sent ni Flamand ni Wallon (caractéristique de certains Bruxellois ?) et il se moque de l’accent bruxellois avec Les bonbons (1964) https://www.youtube.com/watch?v=LWPl5hDjhoo

Pourquoi toutes ces contradictions ? Comme s’il est fier et honteux d'être Belge ? Pourquoi cet amour-haine (que nous retrouverons dans ces relations avec les femmes) ? D'où vient cette déchirure identitaire ?
Je pense personnellement que Jacques Brel aime profondément ce plat pays qui est le sien et ses racines flandriennes. Il aspire à être reconnu par les siens mais malheureusement, d'un malentendu à l'autre, il n'a obtenu que l'effet inverse et il souffre de ce rejet.
Peut-être qu'il vit le complexe de ne pas être né et ne pas vivre là-bas, comme de ne pas parler correctement le flamand. (Dailleurs, il lui a été reproché d'avoir un accent plus hollandais que flamand).
Peut-être en veut-il à ses ascendants d'avoir renié leurs (ses) origines tout comme il se reproche de ne pas être vraiment flamand ? Allez donc savoir.

Quoiqu’on en dise, Le plat pays  a été élu chanson du siècle comme ralliement identitaire des Belges et en décembre 2005, Jacques Brel est élu au rang du Plus Grand Belge par le public de la RTBF (Radio Télévision Belge Francophone);
Il semblerait qu'aujourd'hui les Flamands lui en veulent toujours mais un bon nombre ne peuvent s'empêcher de reconnaitre en lui un vrai artiste et se sentent plutôt fiers que Brel soit belge; Toujours cet amour-haine des deux côtés.

En ce qui me concerne, j’ai passé cinq années de ma jeunesse à Liège et trois années à Lille, part de la Flandre française et oui, le ciel bas, le vent du nord et la plaine du plat pays sont des paysages et des sensations qui me parlent. J'aime ce plat pays tout comme j'aime Jacques Brel.



Yên Hà, novembre 2014

Au prochain numéro : Jacques Brel et les femmes



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